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L’uberisation est également une force destructrice

Publié le
06 Décembre 2016

Un pan de l’économie dite “collaborative” est porteur d’une uberisation du travail. Or, la réalité de la plupart des emplois uberisés, c’est surtout celle d’un taylorisme 2.0 ! Thibault Daudigeos, professeur associé au Département Hommes, Organisations et Société, et responsable de l’équipe de recherche AFMO – Alternatives Forms of Markets and Organizations, à Grenoble École de Management, et Vincent Pasquier, doctorant en Sciences de Gestion à GEM, pointent les limites d’une certaine forme d’économie collaborative et les défis qu’elle pose en termes de management. Entretien croisé.

Thibault Daudigeos

1- “On nous vend l’uberisation du travail comme un mouvement de libération des salariés qui permet de travailler à la carte, sans lourdeur et contrainte organisationnelle… Or, pour la grande majorité des travailleurs de l’économie collaborative, la réalité est toute autre : temps partiels cumulés, parcellisation du travail et rémunération « à la tâche…, » affirmez-vous.

Qui sont donc les gagnants et les perdants de l’uberisation du travail ?

Il y a selon nous deux grands gagnants à l’uberisation de l’économie : les consommateurs d’une part et les quelques start-up phares de cette nouvelle économie d’autre part. Pour ce qui est des consommateurs, ceux-ci bénéficient avec l’uberisation à la fois de services nettement améliorés (que ce soit en temps de livraison ou encore en qualité de prestation) et à des tarifs plus intéressants.

L’exemple type reste le service Uber qui offre une prestation améliorée (suivi GPS du taxi, interface web ergonomique, etc.) par rapport aux taxis traditionnels, tout en proposant des prix plus bas. Les seconds grands gagnants sont pour nous les quelques start-ups qui sont appelée à être les géants de l’économie de demain (Uber, AirBnB, Amazon, etc.)… Si elles ne le sont pas déjà !

La situation des salariés est, elle, beaucoup plus contrastée. Certes, ces nouveaux modèles d’affaire et d’organisation offrent  de la souplesse et de la flexibilité pour les travailleurs. Ils permettent également à des personnes souvent éloignées de l’emploi d’accéder enfin au marché du travail. Néanmoins, l’uberisation est également une force destructrice. Ses effets les plus délétères sont avant tout économiques.

Les premières études quantitatives à ce sujet sont assez édifiantes et montrent que dans l’immense majorité des cas, l’uberisation se traduit par une diminution de la rémunération horaire du travail… Au profit, comme nous l’avons dit, des consommateurs et des plateformes intermédiaires. Ainsi, sur la plateforme Amazon Mechanical Turk, le salaire horaire moyen des travailleurs aux USA  est de 5,15 $/h (4,8 €/h) soit un montant  inférieur de 35% au salaire minimum aux USA… qui est pourtant déjà très bas par rapport aux standards français.

2- L’uberisation du travail vise d’abord à réduire les coûts du travail (ou à donner l’impression de les réduire).
Pouvez-vous rappeler quels sont les principaux leviers qui permettent la réduction des coûts du travail uberisé ?

Deux principaux effets se cumulent pour expliquer la pression à la baisse sur les salaires exercée par l’uberisation. Premièrement, en élargissant le nombre potentiel d’offres de travail via le web, ces plateformes accroissent la concurrence entre travailleurs…

Concurrence qui peut même devenir mondial si le type de travail uberisé correspond à une prestation numérique, comme c’est le cas par exemple pour le graphisme. Au premier effet économique, s’ajoute un effet juridique : ces plateformes opèrent en effet dans des zones grises du droit du travail. Elles fixent ainsi librement leurs tarifs avec des auto-entrepreneurs et s’affranchissent des minima salariaux auxquels elles seraient contraintes si elles embauchaient des salariés.

Or, leur pouvoir est très proche de celui d’un employeur. C’est d’ailleurs en ce sens que des actions juridiques sont menées dans différents pays. Ainsi, en raison de ce second effet juridique, qui repose sur l’exploitation d’un relatif vide juridique, certains économistes assimilent l’économie du partage à une économie du « hold up » : les start-up jouent sur les angles morts du droit pour gagner rapidement des parts de marché.

En cela, l’uberisation peut très largement être interprétée comme à un retour à une situation proche de celle qui prévalait avant la création du code du travail au 19ème siècle. A l’époque, ce sont des intermédiaires qui organisaient le marchandage des travailleurs contre une commission, comme le font à nouveau aujourd’hui les plateformes Internet. Or, c’est précisément pour lutter contre cette forme d’intermédiation du travail que ce sont nées en France et ailleurs en Europe, le code du travail et les contrats de travail.

Néanmoins, comme semble l’indiquer la règlementation croissante de l’économie du partage, l’avantage juridique pourrait être de courte durée. En tout état de cause, il aura duré suffisamment longtemps pour permettre à entreprises de devenir des acteurs incontournables de leur secteur d’activité.

3. Quels sont les défis qu’impose l’uberisation aux entreprises en termes de management ?

En termes de management et d’organisation du travail, l’uberisation risque de provoquer un double mouvement de division des tâches et d’externalisation. Il est par exemple prévisible que les tâches exécutées par une direction commerciale et un service juridique soient dans un avenir proche de plus en plus découpées en « lots », mises en lignes sur des plateformes Internet puis assurées par des prestataires externes.

Or, ce double mouvement comporte des enjeux managériaux forts déjà bien identifiés par les travaux en sciences de gestion et en sociologie du travail.

Pour les managers comme pour les salariés, l’uberisation du travail questionnera ainsi la dynamique collective des organisations : comment favoriser une dynamique de groupe, un engagement des travailleurs quand il n’y a pas plus d’identité commune, plus de solidarité, de proximité ni d’entraides? Comment favoriser l’intelligence collective, la transmission des compétences et l’innovation quand les collectifs de travail sont temporaires voire inexistants ?

L’uberisation des entreprises est donc porteuse d’une évolution des organisations bien paradoxale à l’heure où les entreprises s’interrogent de plus en plus sur la manière de se libérer du fardeau du taylorisme…

Lire l'article dans The Conversation

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