Vous êtes ici

Industrie du funéraire au Québec : La victoire du pot de terre contre le pot de fer

Marcos Barros, professeur associé à Grenoble Ecole de Management, au sein du département Homme, Organisations et Société
Publié le
16 Novembre 2018

C’était a priori le combat de David contre Goliath. Grâce à un mouvement social et citoyen, une fédération de coopératives funéraires a redistribué les cartes de la concurrence, au Québec, sur un marché libéralisé. Comment les coopératives québécoises ont-elles détrôné les mastodontes du secteur ?

Entretien avec Marcos Barros, professeur associé à Grenoble Ecole de Management, au sein du département Homme, Organisations et Société. Spécialisé dans l’étude des organisations collectives, dont les coopératives, il est l’auteur d’une publication internationale* sur le sujet avec Luc Audebrand, professeur associé à l’Université de Laval au Québec.

Aux alentours de 1990, au Québec, l’industrie du funéraire se voit concurrencée par les multinationales du secteur. Quelle était la situation à cette époque ?

Le funéraire au Québec est initialement une industrie locale. Dans les années 1990, l’industrie du funéraire devient la proie des multinationales du secteur, ce qui accentue de fortes inégalités en termes de services à un moment très délicat dans l’existence des individus, caractérisé par le stress et une profonde insécurité. D’où une certaine « exploitation » du consommateur.

Les coopératifs funéraires ont réussi à réduire l’impact de prestations historiquement chères. Pour illustration, en 1972, le coût moyen des funérailles, au Québec, était 19 % plus élevé que la moyenne au Canada. En 1989, déjà, ce coût était inférieur de 8,9 %. Le réseau coopératif a souhaité contrer la domination des multinationales du secteur, afin de réduire le coût des prestations et d’accroître le niveau de services, à travers le conseil et l’accompagnement des clients du funéraire.

Quels ont été les facteurs décisifs de ce changement de modèle ?

A partir de 1990, un nouveau modèle de coopératives funéraires naît, porté par un mouvement social et citoyen, en réaction à l’entrée des multinationales. Ce mouvement coopératif a tout d’abord misé sur l’information et le soutien du grand public par voie de presse, afin de démontrer les bénéfices des coopératives funéraires. Des campagnes publicitaires ont été lancées pour rompre avec la vision erronée d’un service coopératif associé au modèle low cost. Parallèlement, le modèle coopératif s’est vu représenter au sein du gouvernement québécois, à travers la nomination d’un ministre en charge du funéraire, et la publication d’un rapport gouvernemental sur le sujet.

Autre élément déterminant : la volonté d’élargir le mouvement coopératif, en partageant les ressources avec d’autres coopératives québécoises, mais aussi, à travers l’achat d’enseignes privées du funéraire. D’où le déploiement de plusieurs enseignes sur le territoire. L’objectif consistait à atteindre une masse critique au plan national. Ce réseau coopératif a ainsi fait la démonstration qu’il était en capacité de croître par lui-même.

De 1990 à 2005, le réseau coopératif accroît donc son influence au Québec…

Selon la fédération québécoise des coopératives funéraires, le nombre de funérailles enregistrées passe de 3 300 à près de 7 500. La part de marché du réseau coopératif monte de 7 % à 13,6 % et les actifs détenus par les coopératives sont quintuplés. Le réseau compte alors plus d'une centaine de points de services, qui regroupent plus de 140 000 membres. Le chiffre d'affaires annuel consolidé des coopératives passe de 7,5 à 30 M$.

Quels sont les principaux apports du modèle coopératif au Québec ?

Ils tiennent en trois points essentiels : le conseil et l’accompagnement auprès des familles, des prix beaucoup moins élevés, et la démystification des services funéraires, à travers notamment l’organisation de journées « portes ouvertes ». Notons tout particulièrement le conseil et la préparation psychologique, qui sont dispensés en amont du processus de deuil, qui reste en soi un processus naturel.

* Source : Fédération Québécoise de Coopératives Funéraires.

Le réseau québécois de coopératives funéraires en 2017

  • 19 coopératives funéraires membres ;
  • Plus de 200 000 membres ;
  • Plus de 100 points de services ;
  • Plus de 600 employés ;
  • 315 administrateurs bénévoles, reconnus pour leur engagement dans le secteur ;
  • Un chiffre d’affaires consolidé de près de 53 millions de dollars ;
  • Une part de marché de 18 % ;
  • Des actifs de 253 millions de dollars ;
  • Plus de 11 000 familles servies chaque année.

Cela pourrait vous intéresser

  • Publié le 18 Octobre 2017

    Pourquoi les Français sont-ils pessimistes ?

    Le pessimisme au travail semble être un mal ancré dans la société. Pierre-Yves Sanseau et Hugues Poissonnier analysent les origines de ce mal-être et plaident pour un autre rapport à la valeur travail.

  • Publié le 15 Mai 2017

    Leaker, lanceur d'alerte....tous hackers ?

    Le 12 mai dernier, une cyberattaque massive a suscité l’inquiétude dans le monde entier. Mais les hackers rançonneurs ne sont pas les seuls à peupler la galaxie numérique. D’autres personnages comme les leakers et les lanceurs d’alerte (tel Chelsea...

  • Publié le 05 Mai 2017

    Quelles solutions pour réduire l’emploi précaire ?

    Pourquoi le taux de chômage des jeunes est si élevé ? C’est l’objet des recherches que Mark Smith mène dans le cadre du projet STYLE. Dans son nouvel article de The Conversation Mark Smith il traite de l’emploi précaire.

  • Publié le 13 Avril 2017

    Comment faire d'une faiblesse une source de source de créativité ?

    Au travers d'exemples divers parmi lesquels celui de Célestin Freinet, Raffi Duymedjian montre dans son nouvel article comment une situation difficile peut devenir un atout, une source de créativité.

  • Publié le 06 Février 2017

    En pleine conscience ...d'éduquer !

    Pour avancer vers une société plus apaisée, il semble nécessaire de repenser entièrement le rôle de notre système d’éducation. J’apprécie au plus haut point la philosophie de l’« Education act » mis en place par la Finlande qui cherche à former des...

  • Publié le 24 Janvier 2017

    Qu'est-ce que le revenu universel ?

    La mise en place d’un revenu universel fait débat dans la société. Mark Smith analyse les tenants et aboutissants de ce revenu sur la perception de l’économie et du travail dans une nouvelle tribune de The Conversation.

  • Renaud Cornu-Emieux, responsable de la Chaire Talents de la transformation digitale, et enseignant-chercheur à GEM
    Publié le 28 Juin 2016

    Création de la Chaire Talents de la Transformation Digitale

    La transformation digitale, cruciale pour les entreprises, déstabilise pourtant nombre d'entre elles. Elles peinent à adopter le modèle digital et, de ce fait deviennent vulnérables, ne serait-ce que parce qu'elles ont du mal à attirer ou à...

  • Research: the impact of performance evaluations on an individual's network.
    Publié le 22 Avril 2016

    Recherche : Les salariés reconnus font prospérer leur réseau interne

    Un salarié dont le niveau de performance est reconnu par ses managers étend son réseau de contacts au sein de son entreprise et l'exploite davantage. Dans le cas contraire, il réduit le nombre de ses contacts. C'est la conclusion d'une étude sur 150...

  • Publié le 03 Mars 2016

    Du cost-killer à l’acheteur intrapreneur, un nouveau métier

    Depuis les années 1990, les acheteurs sont souvent assimilés à des cost killers. Leur principale mission consisterait en effet à réduire au maximum les coûts des approvisionnements. À cette image négative est également associée une accusation forte...