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De la responsabilité des entreprises dans l’aggravation de la crise vénézuélienne

Geopolitics: Dealing With a Growing Crisis in Venezuela
Publié le
16 Juin 2017

General Motors a décidé récemment de cesser ses activités au Venezuela, suite à la confiscation de l’une de ses usines. Cette décision pose la question de la pérennité des activités des entreprises multinationales sur place, mais aussi de leur responsabilité géopolitique. 

Entretien avec Nathalie Belhoste, enseignant-chercheur à Grenoble Ecole de Management, et spécialiste de géopolitique.

Le Venezuela est en proie à une violente crise politique et sociale. Quelle est votre analyse de la situation ?

L'économie vénézuélienne connaît une récession inédite pour la troisième année consécutive. Les experts estiment que 25 % de sa population est au chômage, contre 7,4 % en 2015. Ce chiffre pourrait même grimper à 28 % en 2018. Par ailleurs, le pays souffre d'une grave pénurie alimentaire et de médicaments, pendant que l'économie connaît une inflation galopante : 720 % en 2016, avec une prédiction de 2000 % par le FMI pour 2018.

Quels sont les facteurs qui expliquent cet état de fait ?

Cette situation est le fruit d'une longue escalade de l'ingérence étatique dans la conduite des affaires. Depuis plusieurs années déjà, des pans entiers de l'économie vénézuélienne avaient été nationalisés, principalement dans l'industrie pétrolifère, l'énergie, l'industrie de la construction et des télécommunications. En 2006, Hugo Chavez avait confisqué deux puits de pétrole exploités par Total et Eni, en soumettant les entreprises à une participation majoritaire de l'Etat à hauteur de 60 %. Objectif : reprendre la main sur la redistribution de pétrole et redistribuer la rente pétrolière. En 2013, sous la présidence Maduro, l'Etat avait également saisi plusieurs magasins de la chaîne de matériel électronique Daka pour avoir pratiqué des prix jugés trop élevés.

Quelles ont été les principales conséquences de ces mesures pour les entreprises multinationales ?

En 2016, Procter et Gamble, Pepsi, Delta et Kimberly-Clark (fabriquant de la marque Kleenex), ont déjà réduit considérablement et/ou stoppé leurs activités dans le pays. A l'instar de General Motors qui a cessé de produire des voitures au Venezuela dès 2015. Suite à la fermeture de l'usine de Kimberly-Clark, en juillet 2016, jugée illégale par les autorités, l'usine a été saisie et occupée par le gouvernement. La dernière saisie de l'usine de General Motors à Valencia, en avril 2017, qui employait 2 700 salariés, pourrait bien marquer l'amorce de nombreux départs du pays d'autres multinationales. Tous ces groupes internationaux légitiment leur décision au regard de la détérioration de la situation économique du pays.

Quels pourraient être les principaux leviers d'action des entreprises dans ce contexte ?

Le recours peut être juridique, au Venezuela ou à partir des Etats-Unis, mais devrait être a priori peu efficace. Il peut être aussi diplomatique et politique, même si la marge de négociation reste faible. Ainsi, en avril dernier, le Venezuela accusait les Etats-Unis d'avoir voulu encourager un coup d'Etat. Par ailleurs, la réaction politique aux Etats-Unis, dont les entreprises sont les principales concernées par le problème, reste pour l'instant relativement timorée.

Mais, dans les faits, la présidence Maduro joue un double jeu : d'une part, la rhétorique anti-américaine s'est assouplie ; d'autre part, le versement en décembre dernier de 500 000 dollars au comité d'investiture de Donald Trump via le Citgo, la filiale de l'entreprise pétrolière PDVSA, détenue par l'Etat Vénézuélien, illustre ce double jeu. Concrètement, les Etats-Unis demeurent le premier partenaire commercial du pays et l'un des rares Etats achetant et payant à terme son pétrole…

Dans ce contexte délétère, quelle pourrait être la posture à adopter par les entreprises étrangères, et notamment des entreprises françaises, basées sur place ?

Actuellement, une quarantaine d'entreprises françaises sont enregistrées au Venezuela, dont L'Oréal, Sanofi, Air France, Total, Alstom, Lactalis… mais aussi quelques PME. La France est en effet le troisième investisseur au Venezuela. Bien qu'il soit parfaitement compréhensible de considérer un retrait alors que les actifs des entreprises sur place peuvent être menacés, ces mêmes entreprises doivent mesurer les conséquences qui seraient induites par une décision de retrait, en termes d'emploi et de déstructuration sociale. Ce cas particulier du Venezuela pose en effet la question de la responsabilité non plus exclusivement sociale, mais géopolitique – au sens où ces désertions amplifieraient les conflits internes.

Et, si ces entreprises sont dans le fond instrumentalisées par le pouvoir en place, elles restent les acteurs clés des conditions de stabilité dans la crise que traverse actuellement le pays. C'est ainsi que Movistar, la filiale du groupe espagnol Telefonica (11 millions d'abonnés au Venezuala, soit 1/3 de la population), accusé par le gouvernement Maduro de conduire les rassemblements de l'opposition, conduisant à la mort de 9 personnes, semble aujourd'hui prôner l'apaisement et normaliser les relations avec le régime, plutôt que de penser à un retrait.

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